Cousine,
Votre lettre, m'émeut; non que je sois le moins du monde tentée de m'expatrier, surtout aux Etats Unis, mais parce que vous m'avez rappelé les affres de mon irrésolution, alors habitant Paris et m'y plaisant j'eus à choisir entre m'y fixer ou réintégrer le Liban. Comme vous voyez moi aussi j'ai vécu à l'étranger ; toute la première grande guerre, puis douze ans d'emblée sans un retour au pays. A celà je dois de comprendre votre nostalgie que vos enfants combattent.
Cousine, l'acclimatation des enfants d'émigrés, à sans doute modifié leur tempérament. Moi j'aime à ne pouvoir y renoncer l'harmonie du silence sur les sommets de nos montagnes la résonnance en moi de tous les échos, et la sensation de mes racines adhérentes à mon sol.
Même si des raisons de principe ne me retenaient au pays je souffrirais dans vos appartements exigus et telles des cages trop près du ciel. J'aime trop l'odeur de la terre. Et la trépidation des pays surpeuplés et fiévreux m'éprouve comme une tension artérielle.
Quand à l'idéal d'équité que vous me vantez, il y en a davantage en Europe, et les vieux pays tels que la France que j'aime pour l'affranchissement de sa pensée, son goût souverain et mille affinités.
Pourquoi je m'en suis arrachée je vais vous le dire. La question intérêts qui retient tant d'émigrés loin de leur sol n'a pas intervenu. Je n'ai pas eu à la débattre, je crois quand même que si j'étais homme j'aurais résolu le problème. On ne me persuadera pas qu'un grand nombre d'émigrés resolus à réorganiser leur pays avec leurs moyens et leur expérience y échoueraient.
Ce qui m'a détachée de la vie à l'étranger c'est un malaise intérieur venant peut-être de ma conscience. Il me rendait impossible l'accord avec moi-même. Plus, j'admirais la France plus j'évoquais tristement mon Liban, ses beautés naturelles, ses ressources stagnantes. La richesse de la France est l'œuvre de générations d'êtres qui simples ou éminents l'ont dotée science, poésie, épopée d'arcades et de voûtes, palais et cathédrales, musées et bibliothèques, théâtres, forêts, musique.
Cousine ! la dignité humaine ne s'accommode pas de vivre en parasite. Vivre pour tuer le temps c'est consommer du poison et de l'antidote.
Je revins donc un jour au Liban. Ce fut à l'époque de Mr. PONSOT Haut-Commissaire de France avec Charles DEBBAS, Chef d'Etat Libanais. Charles DEBBAS, était mon cousin et un ami d'enfance. Il m'accompagna dans ma tournée de reconnaissance à travers le pays pour lequel notre enfance avait esquissé tant de rêves. Il avait réalisé celui de border les routes de la montagne d'érables et d'accacias. Leur jeune verdure nuançait déjà les sombres versants tapissés de pins et éclairait les côteaux arides pardessus les vallées. En causant nous suivions les
