NAZIRA JOUMBLATT
« Sans doute il est trop tard pour parler encore d'elle ». Une femme qui a régné plus de trente ans sur le Chouf, si notoire qu'aucune Emira n'aurait passé avant elle, Nazira Joumblatt, éteinte avant hier à Beyrouth, a été transportée à sa résidence de Moukhtara. Je n'ai pas eu la chance de connaître intimement Nazira Joumblatt. Mais l'intérêt que suscite sa personnalité, et l'estime où je tiens son fils, l'Emir Kamal Joumblatt — un de nos plus délicats lettrés et consciencieux réformateur — me commandent de porter à la reine défunte de Moukhtara l'hommage de la Ligue Féminine.
La journée est admirable. Le soleil trop doux présage une ondée possible « Printemps, mort et résurrection », comme dirait le poète philosophe du Jour.
Jugée à vue d'oeil, la distance de Beyrouth à Moukhtara semble un trait. Elle est cependant de quarante sept kilomètres, d'une route sinueuse, enturbannant des vallées et des cuves surplomblées de cimes inégales.
La randonnée trop belle pour n'être pas un peu mélancolique vaut d'être peinte autant que décrite. Le cliché qui suit en donnera j'espère, quelque idée. Paysage typiquement libanais tout en contrastes pierreux, coupé de terres fertiles; certains versants, sculptés à la pioche par des mains d'hommes, forment depuis les profondeurs jusqu'aux faites des gradins étroits ayant la symétrie de théâtres romains. Sur ces
bandelettes de terre, soutenues par des contreforts pierreux, la sueur humaine a déjà fructifié par une verdure naissante. Ça et là des arbres de judée épineux, d'un lilas gradué, avec de rares feuilles tendres en forme de coeur, débordent la route. Quelques nuages comme du tulle illusion adoucissent le bleu soutenu du ciel, et tamisent le soleil. J'ai crains que nous n'ayons du retard. Pas de claxons avant nous, et peu d'autos nous suivent.
En même temps que nous avançons les parfums varient. On ne sent déjà plus la fleur d'oranger de Saïda. Ici la jacinthe sauvage, les cyclamens, et les feuilles poivrées forment un mélange rappelant l'œillet. Fleurs et morts. Printemps et résurrection.
Mes compagnons de randonnée sont trop jeunes pour avoir beaucoup connu Nazira Joumblatt. C'est un ménage druze : les Fouad Naggiar, tous deux charmants. Anissa Naggiar à la bonne grâce d'être la secrétaire de la Ligue Féminine. Parlant de sa communauté, elle me surprend en m'apprenant que ni la supériorité, ni le tact et l'intelligence de Nazira Joumblatt ne lui auraient suffi à exercer sur une population druze de 80.000 âmes le pouvoir d'un chef, sans le respect inné des druzes pour la femme. A propos de l'origine druze au Liban :
« Le curieux dit-elle, est que « druze » ou « durzi » fut le nom d'un homme méprisable qui, ministre du Calife Al-Hâkim bi Allah, fut envoyé en exil au Liban ».
A la mort d'Al Hâkim, la
secte persécutée par le Calife suivant gagna le Liban où elle croyait trouver dans Al Durzi un appui. Le « durzi » infidèle à son souverain ne traita pas mieux ses correlégionnaires. Il s'était allié à d'autres réfugiés hittites païens auxquels, au lieu de révéler le vrai Dieu, il permit le culte du veau au front marqué de neige.
Il mourut assassiné quelques années plus tard, mais l'appellation druze demeura celle des disciples d'Al Hâkim.
Lorsque les Byzantins abandonnèrent la Syrie, druzes et hittites, déjà fondus, s'accrurent d'une partie de ghassanites chrétiens détachés des armées d'Héraclius.
Le Liban est accueillant, ni les uns, ni les autres n'étaient sectaires. Ainsi débuta cette race admirable de libanais, tolérants, disciplinés et braves.
Nous approchons. Notre auto n'avance plus qu'à grand peine, ralentie par une file de cars. Même les motocyclettes sont arrêtées. Nous avançons si lentement qu'on se demande s'il ne conviendrait pas davantage de marcher. Et le temps menace.
Il est treize heures. La levée du corps est annoncée pour quatorze heures, il nous faut la devancer.
Résignons-nous. Un sentier grimpant raccourcit la distance. Nous en avons pour trois kilomètres. Des centaines de personnes nous précèdent mais nous ralentissons pour respirer. Toutes les masures, les maisons et les boutiques, portes ouvertes, sont aban-
