
Et mon violent oncle n’était pas sage. Un jour, il me surprit au jardin tenant une cigarette allumée. Les yeux du vieux s’allumèrent de fureur. Il détacha une branche de murier et brisa le baton sur mon dos. Puis me suivant d’une pièce à l’autre, il trouve à portée de sa main une baguette de lit en fer, et m’en frappe si sauvagement qu’oum Nessib accourue me ramassa sans connaissance.
Dès que je fus remis dit Cheikh Nessib, ma mère empaqueta nos effets et nous nous enfuîmes. Nous ne revîmes plus l’oncle, pas même pour les prières funèbres.
Un an après ma faute, il mourait d’une embolie. Comme des gens accourus le voyaient expirer, d’autres, chez les voisins immédiats, recueillaient un petit mulet naissans lequel mulet, longtemps malheureux affamé, puis stropié vécut jusqu’à ce matin. La bête est connue de tout Aley. Vous même l’avez vue sûrement, sans la remarquer. Elle fut l’unique bête de somme qui, pour son malheur, échappa aux réquisitions. D’abord cachée par son maître ainsi qu’une richesse, puis infirme, et affamée, le prix de l’orge fit d’elle une charge très lourde. On la voyait abandonnée sans licol, tantôt effondrée sur un côté, tantôt clopinant, son museau rasant le sol du souk, sa peau plaquée de grandes taches noires, ses plaies couvertes de mouches.
Suspecte d’incarner l’âme du mauvais Cheikh, chacun souhaitait sa mort et n’osait l’acheter. Durant quatre ans, elle braya de faim et de douleur. Que de fois moi-même me suis-je retenu de le frapper. Non, même s’il le mérite on ne frappe pas un vieil oncle.
Dieu lui pardonne ! et Dieu soit loué ! pour sa justice; car il y a une justice, et j’y crois. «Pas vous? nous demanda-t-il»?
Eveline Bustros
ils saluent en élevant simultanément un bras. En même temps que je répète le geste. Kalb remue avec effort la queue. Taleb s’est attaché le chien en lui apportant parfois un os chapardé pour lui dans une boucherie d’Aley, le retire à même sa poche, en se laissant lécher sans dégoût la figure.
Comme nous rentrons sans parler, Nessib ouvre ses lèvres épaisses et avec un sourire préalable annonce :
«Mon oncle est mort».
Je ne lui connais pas de proches, et son manquement à notre accord nous surprit. Le ton aussi paraît singulier. Il émit la nouvelle avec, semble-t-il, satisfaction.
«Je suis vengé» ajouta-t-il. J’appréhendai la suite sans pouvoir l’arrêter.
Ne s’excusant que par le même demi sourire :
«Mon oncle était une brute», fit-il. Et lorsque nous nous assîmes :
«Je fus orphelin à dix ans» continua-t-il, l’oncle qui, - pour la deuxième fois vient de mourir, est le frère de mon père. C’est lui qui aurait dû m’élever.
Comment ? interrompit Taleb.
Sans égard à l’interruption, ni à nos regards de surprise, Nessib raconta son enfance. Au début, lui et sa mère recueillis par Cheikh Ali avaient vécu à sa charge.
Mais à la moindre faute, dit-il, parfois sans raison, mon oncle me battait jusqu’au sang. Sa violence s’accrut lorsqu’il entra dans la confrérie des sages, dignité religieuse impliquant chez les druzes des restrictions pénibles. Et Nessib secouait sa tête aux cheveux bouclés, abondants et indociles. Plus de jeu, pas de boisson. Interdiction de fumer et de jurer. Privations qui rendraient fou même le sage Taleb, sourit-il.
Une fois de plus, de si curieux propos nous remontent. Les toniques nous sont nécessaires. L’étau qui broie le Liban se resserre. Nos villages se vident. A Chartoun, huit maisons sur vingt sont désertes, seuils béants; Sans portes ni persiennes.
A Aley un seul glas annonce à la fois plusieurs morts.
L’Istaz Anis, nous propose un accord. Bander nos volontés jusqu’à l’anesthésie. Quoi qu’il advienne nous interdire d’en parler.
Mon modeste petit village de Chartoun est situé dans l’ombre du grand Aley. Au delà, la route en fondrières conduit à des filatures désaffectées.
Nos réunions passent inaperçues. Nous sommes dominés par des coteaux de vignobles délaissés encore productifs et de figuiers entre lesquels poussent des herbes combustibles. Bien entendu nous y grapillons.
Du côté opposé, des vallées dessinées par des croisillons aux abords lumineux s’étendent jusqu’à la mer.
Ma maison est habitable. En égard à mon ancienne distinction de mudir, mon créancier m’en permet la jouissance. J’ai pour tout compagnon un chien, Kalb, sa robe en poils bruns ras, si détachée de ses os qu’il y flotte. Chaque mouvement drape sur lui des plis qui me fendent le cœur.
Dès la tombée du soleil, je m’avance suivi par lui sur mon seuil.
Malgré tout, nos revoirs amicaux sont bons. Bien avant leur approche, les silhouettes apparaissent distinctes. Nessib haut, élancé. Anis, de taille moyenne, devenu très maigre.
Soit que l’horizon sur la route soit de nuages et d’éclairs, soit du pâle bleu gris de l’été,