Depuis quatre ans, tous les
jours, Cheikh Nessib Anis Taleb
et moi nous rejoignons. Anis
veuf dès les premiers jours de
la guerre, ne s’est pas remarié.
De ses fonctions de Juge — la
Cour martiale supplée à notre
magistrature, il ne garde que
son titre d’Istaz, accolé comme
une ironie à sa misère présen-
te. Mais Anis est bon maronite
et sage, et de nous trois c’est
lui le plus endurant.
Cheikh Nessib est divorcé
et sans attaches: malgré la cin-
quantaine proche, il reste un
peu paillard, un peu joueur et
il aime les beaux vêtements et
la boisson, biens perdus en mê-
me temps que sa retraite de haut
fonctionnaire au Soudan, inter-
rompue depuis la rupture de
nos communications avec l’ex-
térieur. Bien conservé et portant
« beau », Nessib déplore l’impul-
sion qui l’a poussé à prendre
tôt sa retraite. « Le mal du pays »
soupire-t-il, taisant l’épidémie
de fonctionnarisme qui l’a fait
succomber. Appât excusable
dans ce pays encore féodal, ou
gouverner ne requérait d’autre
peine que palabrer devant une
table abondamment servie et
ouverte. La plus petite fonction
renforçait les traditionnelles
autorités. Je le sais, moi, mo-
deste mudir de Chartoun, ap-
pauvri, destitué et gardant un
restant de lustre. Nos maux à la
montagne sont atroces. Sans
doute, l’épreuve du Liban asser-
vi et délibérément affamé, n’est
pas comparable à celle des pays
combattants leurs terres dyna-
mitées par le haut et le bas-
éclatées et en fumées de cada-
vres.
Mais l’être humain n’a
vraiment mal qu’à ses propres
plaies. Dès les premiers mois
les libanais de toute classe,
imprévoyants et dissipateurs
se trouvèrent démunis. La pen-
daison en place publique des
plus influents notables a terri-
fié les autres. Et la faim démo-
ralise. Nous sommes très bas.
Parmi nous, même Cheikh
Nessib rêve moins de houris
que de pain de maïs pourri.
Nous formons à nous trois une
mixture étrange : un druze,
un maronite et un orthodoxe.
Je le mentionne parce que cha-
cun de nous se rend compte
qu’il est typique de son clan,
et s’en amuse.
Pour rien au monde par
exemple Anis ne passerait de-
vant une église sans se signer.
L’orsqu’il m’arrivait de négli-
ger ce geste, le regard d’Anis
coulé vers moi exprimait clai-
rement sa pensée: Atténuation
d’estime pour un chrétien en-
taché de tiédeur, un malheureux
schismatique? Nessib croit à la
metempsychose et à des affini-
tés mystérieuses entre nous et
les bêtes. Sinon, d’où provient
l’attraction des maisons mal-
heureuses sur les chouettes?
La prescience des rats? et cel-
le des chiens? Qui n’a tremblé
en entendant un chien hurlant
à la mort devant une maison
aimée, frappée peu après com-
me par la foudre?
Sans doute l’œil de chien
perçoit la ruée sur nous de la
mort, et crie au secours!
— Mon Dieu — Mon Dieu!—
gémit soudain Anis Taleb, sa
pâleur brune devenue verte.
Le malheureux a beau s’inter-
dire les superstitions que son
église condamne. Sa jeune fem-
me fut son unique amour.
Trois jours avant sa mort d’ac-
cident, les hurlements à sa mort
d’un chien sous ses fenêtres,
avaient jeté la jeune femme
dans l’épouvante.
Elle ne souffrait alors de
rien, reconnut-il. Nous demeu-
râmes silencieux; malgré la
nuit tombée, je négligeai d’é-
clairer.
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Un peu plus tard,
Raconte demandé-je à Nessib.
Il comprit, nous demanda si
nous connaissions le cas d’Ah-
med, et sans attendre de répon-
se. Ce fils de fermier, dit-il est
né en même temps que les maî-
tres de sa famille perdaient
leur fils Mustapha, âgé de seize
ans. Dès qu’il peut balbutier, le
nouveau-né ne consent à répon-
dre qu’au nom de l’adolescent
disparu. Il fait ses premiers pas
les bras tendus vers les parents
du Mustapha, reconnaît leurs
aîtres, le grenier aux jouets; in-
troduit la première fois dans
une pièce, il soulève un tapis
de table, découvre le tiroir con-
tenant des bonbons.
Cheikh Nessib est cultivé, l’ins-
tinct du doute, assure-t-il, le fit
repousser les « on dit », vérifier
par lui même. Il prend l’enfant
miracle dans ses bras jusqu’à
sa propre maison, située dans
une rue un peu distante. L’ex-
térieur ressemble à d’autres
maisons entourées de jardinets;
avant d’atteindre la sienne, il
pose l’enfant à terre.
« Avance, je te suis », lui dit-il,
Sans hésiter, Ahmed recon-
naît la bonne porte, s’y arrête,
et appelle le Cheikh.
« Viens », lui dit-il.
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