IBRAHIM PACHA règne sur la Syrie. KHORKMAS, fils de FAKHREDDINE I°, de la famille Ma'an, est dangereux pour les Ottomans qui cherchent sa mort.
Les nuits, les jours passent, l'inquiétude demeure. Deux femmes veillent auprès de KORKMAS. Elles ne prêchent que la méfiance. C'est l'arme de celles qui ont peur et se sentent seules. SITT NASSIBA épie le visage des serviteurs. Le don de prophétie est en elle, comme un levain d'infortune et la condamne à vivre le malheur à l'avance. Triste Cassandre, elle sera sa vie entière, celle qui pleure d'avoir toujours raison. En vain tente-t-elle d'éloigner les ombres malfaisantes dont elle se sent entourée. Sa clairvoyance ne peut faire dévier le destin, KORKMAS doit mourir. Celle qui l'aime le sait. La fatalité est sur lui.
En vain, SITT NASSIBA implore-t-elle comme une grâce le renvoi d'un des serviteurs les plus dévoués en apparence. KORKMAS s'y refuse. Il est sûr de cet homme.
Un jour le pays entier apprit que le dernier des Ma'an venait de mourir empoisonné. Le Turc était enfin complètement vengé. A Constantinople, Ibrahim Pacha, récemment nommé Vizir, se réjouit de cette
victoire ultime sur les Druzes. Avec KORKMAS mort sans laisser de fils, disait-on, disparaissait la race de Fakhreddine Ier. et rien, durant de longues années, ne dissipera plus l'ordre établi. Pourtant, à l'ombre des montagnes du Liban, ils sont quelques uns à espérer encore, et à savoir que dans le silence de l'oubli une femme prépare la revanche. Qu'IBRAHIM PACHA, surtout, ignore l'existence des deux fils de KORKMAS. Et SITT NASSIBA, pour accréditer la nouvelle de leur mort, veut qu'on la voie seule, avec l'air humble des veuves sans enfants, une double défaite sur le visage. Mais sa tâche est rude. A qui demander aide et protection ? Elle craint d'éveiller les soupçons en s'adressant aux Druzes. Parmi les Maronites, ces premiers chrétiens du Liban, les Ma'an comptent des alliés fidèles les Karam et surtout la grande famille des Khazen.
SITT NASSIBA n'a aucun fanatisme religieux. Elle ignore les haines de secte et juge les hommes à leur valeur et non d'après leur religion. Elle a foi dans Abou-Ghazen, et les femmes de cette famille chrétienne sont depuis longtemps ses amies. Mais il lui faut une singulière confiance, un magnifique libéralisme pour demander à des étrangers
d'élever son fils aîné le jeune Fakhreddine, dont le nom, elle en est sure, fera, oublier celui de son grand père et deviendra synonyme du Prince des Druzes. Tout son espoir est dans cet enfant, âgé de douze ans, et il faut, pour qu'il vive, non seulement s'éloigner de lui, mais le faire passer pour mort.
Un soir, accompagnée de quelques serviteurs, SITT NASSIBA, quitte le château pour n'y plus revenir. Elle emmène avec elle Fakhreddine et serre, dans ses bras YOUNES, encore en bas âge. Elle va vite par les chemins détrempés d'eau. Un bruit de source court dans la montagne. L'hiver est passé, la neige fondue, aussitôt poussent entre les pierres, les cyclamens en grosses touffes mauves, les adonis, éclatante floraison rouge née du sang d'un jeune dieu. La terre est fleurie de menthe et d'origan De frais parfums flottent dans l'air.
SITT NASSIBA s'en va vers le Kesrouan, pays de collines douces orientées vers la mer. Cette province peuplée de chrétiens, les plus habiles agriculteurs du Liban, a été moins éprouvée que le reste du pays. La veuve de KORKMAS regarde les châteaux, plantés de mûriers. Il y a déjà des bourgeons aux branches. La jeune femme est prophétesse et poète, c'est-à-dire, deux fois magicienne. Elle regarde à nouveau, elle serre les doigts d'un enfant qui s'en va confiant vers son destin, et elle sent en le guidant l'heure de la revanche mûrir dans sa main. Au Liban, le secret fut bien gardé et
