JADIS, la femme moyenne, conformait sa vie à une activité sociale réduite. Tributaire des conventions et convenances qui accompagnent les mariages, baptêmes, fêtes chomées et deuils, les départs en villégiatures et les retours à la ville, les obligations saisonnières et les obligations spontanées, les visites et les réceptions, elle prenait soin de son ménage, élevait silencieusement ses enfants. Sobrement vêtue, mais chargée de bijoux, elle portait sa fortune sur elle, ne savait point marcher dans la rue, menait une vie sans histoire.
Dans une certaine classe, le travail était considéré comme une déchéance, et le principal objectif de la jeune fille était le mariage, suprême pensée et bâton de maréchal. L'armée féminine du travail comprenait quelques institutrices, sages femmes, infirmières couturières et modistes, les ouvrières des magnaneries, des filatures et des fabriques de cigarettes, des lavandières, des femmes de ménage et des servantes au grand cœur.
Puis ce fut la période d'entre les deux guerres et cet apport d'occidentalisation consécutif au mandat. Ainsi que cela se passe toujours, l'occidentalisation se fit superficiellement, ou plutôt gagna tout d'abord les régions superficielles de l'activité de la femme. Ce n'est qu'après un temps de tâtonnements que les forces impondérables du renouvellement se sont déployées.
La femme a pris l'habitude de sortir plus souvent, la vie en société, sinon la vie sociale au sens le plus noble du mot, ayant pris une nouvelle orientation. Les réunions familiales et les visites ont cédé le pas aux sorties de plus en plus nombreuses, dans les établissements publics, les dancings et les cinémas, et moins souvent, les théâtres. Un plus grand besoin de luxe vestimentaire s'ensuivit. En même temps, les difficultés de l'époque ont poussé vers le travail des femmes appartenant aux classes moyennes et des aristocrates appauvries. Timidement d'abord, comme vendeuses, dactylos, secrétaires, et même archivistes ou comptables, elles trouvèrent à s'employer; les anciennes ouvrières des filatures furent affectées à de nouvelles industries. Les femmes obtenaient aussi en plus grand nombre des diplomes de sages femmes, de doctoresses, de pharmaciennes, et de chimistes. Elles devenaient avocates, journalistes, dessinatrices dans les cabinets d'architectes. Elles pratiquaient la peinture, écrivaient des livres, gagnaient de meilleurs postes dans les établissements d'enseignement. Il y eut même des femmes fonctionnaires et d'autres assez évoluées pour comprendre la beauté du travail manuel.
C'est de cette évolution graduelle qu'est né, chez la femme qui a voulu commencer par se rendre utile à sa propre cause, satisfaire ses besoins accrus, le désir d'être utile à ses semblables, d'accroître
son importance sociale, de développer sa vocation collective.
Le souci d'assurer le bonheur individuel et tranquille, dans la cellule familiale se convertit en celui d'assurer le bien de l'ensemble de ces cellules. Ce sont là soucis d'hommes, et la femme commence à y participer. En politique, il y a sans doute des femmes qui ne sont que le reflet vaniteux d'une position acquise par le mari. Mais d'autres payent de leur personne et ont pleinement conscience de leur rôle actif. Snobisme et vérité se partagent les tendances de la femme, mais le malheur des temps purifie et nivelle; il rend à leur destination première des entreprises de bienfaisance qui n'étaient au début que des occasions de rencontre et un effet du plaisir de paraître. Les suites de la dispersion palestinienne ont été pour la femme une occasion de s'oublier et de se dépasser.
Si la femme libanaise n'est point sûre d'elle-même, assurée de de ses pas et de sa voix, comme sa sœur d'Europe, il n'y en a pas moins en elle une région qui résiste au mal, à la superficialité et à l'insignifiance, et qui vient de siècles de dévouement à la famille et au groupe familial et régional plus étendu qui la circonscrit. Infirmière et bienfaitrice, modeste collaboratrice dans les grands hôpitaux, dispensaires et cliniques, la femme libanaise sait être tout cela avec exactitude, dévouement et modestie.

